Les sélections
NOUVEAU DEPART AVEC JEAN-LUC GODARD
Film socialisme de Jean-Luc Godard. 2010. 1h42.
Le film le plus libre et novateur de 2010 a été réalisé par un jeune cinéaste de quatre-vingts ans. Film Socialisme impressionne tant par la radicale audace de son écriture que par la justesse et la vigueur de son propos. Il se compose de trois parties : une sorte de récit d'espionnage sur un paquebot autour de la Méditerranée, la rencontre entre une équipe de journalistes et une famille tenant une station-service quelque part en Suisse, une méditation poétique sur l'histoire de l'Europe au XXe siècle. La première partie suit les gestes et paroles de quelques passagers du paquebot au fil des escales de la croisière : d'Alger à Barcelone en passant par La Grèce, la Palestine et Odessa, une enquête sur le détournement de l'or espagnol par les Soviétiques autour de la Seconde Guerre mondiale dissémine les fragments d'une histoire secrète de l'Europe. La seconde partie est une émouvante fiction sur la fraternité et la possibilité d'une enfance retrouvée de la politique dans l'Europe d'aujourd'hui. La troisième partie, qui accomplit l'esthétique des essais vidéo dans la veine d'Histoire(s) du cinéma, reprend les éléments de la première en un montage d'une rare musicalité. Tourné en vidéo avec peu de moyens et une équipe légère, Film Socialisme constitue, dans l'oeuvre de JLG, à la fois un accomplissement et un nouveau départ. Accomplissement, car Godard semble avoir trouvé l'écriture qu'il expérimente depuis plus de vingt ans. Nouveau départ, car le film est porté par une énergie, un humour et une virulence qui tranchent avec la mélancolie des derniers films (Eloge de l'amour, Notre musique). E. Renzi
De son appartement de Jean-Claude Rousseau. 2007. 1h10.
"Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d’action qui a été si fort du goût des anciens. Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d’invention. Ils ne songent pas qu’au contraire toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien". Racine, Préface de Bérénice, 1670.
Proposée par Jean-Claude Rousseau en synopsis de son dernier film, cette citation est bien connue. Elle figure, on le sait, l’archéologie de cette modernité radicale qui court de Mallarmé à Beckett. Elle consiste moins à faire surgir une forme à partir du ténu, qu’à souhaiter accorder à ce très peu sa pleine place, sa force intacte, sans lui substituer une autre intensité. Semblable programme n’est pas neuf dans le cinéma de Rousseau. C’en est même la signature, l’exigence toujours continuée. La singularité, cette fois, tient au fait qu’il revienne explicitement à la source. Le voilà donc, chez lui, à dire Bérénice en solo, tout en poursuivant par ailleurs des tâches domestiques. Jusqu’au comique : ainsi ces plans répétés où il s’obstine à resserrer le joint d’un robinet déficient, ou encore l’allégresse en gros plan de pieds nus qui se laissent entraîner à quelques pas de danse. Mêler la vie à l’art, de telle manière que rien n’y soit jamais complètement cédé, voilà la grande affaire. Cette grande affaire saisie à domicile, à quoi s’emploie De son appartement, c’est ce qui s’appelait autrefois une vie de saint. J.P.Rehm
Europa 2005/ Corneille/ Brecht. O Somma luce de Jean-Marie Straub. 2011.
Autour de Jean-Marie Straub, c’est connu, il y a une sorte de culte. Son cinéma a traversé des langues, des territoires et des temps extrêmement différents les uns des autres. De la Grèce de Tirésias et d’Œdipe, à l’Europe baroque, aux lieux de la résistance italienne, à la Sicile de Vittorini, à l’Alsace cédée au Second Reich. Son cinéma est apatride, et quand il s’enracine ce n’est pas pour affirmer une identité mais pour reparcourir et discuter la positivité de toutes les patries du passé comme du présent.
Et pourtant, dans son essence apatride même, aucun cinéaste moderne autant que Straub n’est resté fidèle à une manière spécifique de faire du cinéma. Non pas à des codes ou à un dogme, mais plutôt à une pratique, que tous, du moins en théorie, et avec un peu d’application et de sérieux, sont en mesure de s’approprier.
C’est la raison pour laquelle O Somma Luce est frappant. L’image en premier lieu : s’il nous a habitué au 35 mm, Straub s’ouvre ici au numérique haute définition (double changement, que ce soit dans le format de l’image, que dans son support d’enregistrement). Et le son : en lieu et place des personnages brechtiens, on est confronté à une lecture. La différence est notable. Avant tout pour le son. L’acteur brechtien récite comme une sorte d’automate, face à la caméra. Malgré cette dépersonnalisation, le texte est, grâce à un long travail précédant le tournage, adapté à la respiration de chaque acteur. Une manière d’affirmer la prédominance du corps, autrement dit de la matière, sur l’esprit. Dans O Somma luce il manque le rythme typiquement straubien du phrasé, où la parole est simplement un bruissement qui se confond avec le bruit du monde. La lecture ici remet le sens au centre du cinéma. L’image aussi contribue à donner l’impression d’une petite révolution par rapport aux autres films de Straub. L’homme qui lit le Paradis de Dante (Giorgio Passerone) est seul, au centre d’une clairière. La lumière l’atteint par le haut mais ne l’éclaire pas. La vision est en fait assez sombre. Loin du prométhéisme arrogant des hommes de Quei loro Incontri et de tant d’autres films plus ou moins récents.
O somma luce est sans aucun doute à prendre comme une expérience. Straub, toujours curieux de questions techniques, essaie pour la première fois (à l’excetion de Europa 2005, qui était néanmoins en DV 4/3) un format numérique HD, et il adapte son cinéma à ce nouveau cadre.
Dans ce sens, on comprend le pourquoi de la musique de Varese qui remplit la longue séquence avec l’écran noir (qui en réalité ne l’est jamais complètement). Il s’agit de Désert, concert mixte, pour moitié acoustique et pour moitié électronique, che Varese a présenté pour la première fois au Théâtre des Champs-Elysées en 1954, soulevant une vive protestation dans le public. Straub (qui était présent ce soir-là au concert de Varese) met dans son film l’enregistrement de cette soirée, chahutée et huée par les spectateurs. Et les spectateurs de Straub, comment prennent-ils sa somme hérétique ? E. Renzi
REPARTIR A ZERO ATHIEU AMALRIC
Mange ta soupe. 1997. 1h10. Un fils, de passage à Paris pour son travail, arrive chez sa mère, critique littéraire dont la maison regorge de livres. Piles chancelantes, journaux entassés, les écrits ont peut à peu recouvert chaque espace vide. Le père a refait sa vie ailleurs, la petite soeur, jeune mère célibataire, a quitté le foyer, la mère habite seule dans l'immense demeure. Le nouveau poste du fils se fait attendre, il doit encore rester une semaine. Rien de grave, mais… Entre théâtre et burlesque, Mange ta soupe transforme les petites tragédies familiales en comédie existentielle.
Le Stade de Wimbledon. 2002. 1h10. Une jeune femme arrive à Trieste où vécut Bobi Wohler jusqu'à sa mort, quelques années plus tôt. Fascinée par cet intellectuel brillant, ami de nombreux écrivains, elle cherche à comprendre pourquoi lui, n'a rien écrit. Les témoignages qu'elle recueille dessinent peu à peu un portrait contrasté. Au fil des errances, des rencontres avec eux qui l'ont connu, la personnalité de cet homme se précise et la quête devient floue, la jeune femme se perd et se trouve, entre la ville de Trieste et le stade de Wimbledon. Une ville, une femme aimée, les variations saisonnières de la lumière : entre réel et fiction, ce second long-métrage met à nu les puissances du cinéma.
La Chose publique. 2003. 1h27. Un réalisateur reçoit une commande d'Arte pour sa nouvelle série "Masculin-Féminin". Suite à la loi sur la parité, "précipité" possible des rapports homme-femme, il place fièrement son intrigue dans le monde politique, loin de la maison. Trois semaines avant le tournage, sa femme lui annonce qu'elle rencontré quelqu'un. Entre la Chambre des députés et la chambre à coucher, entre fiction politique et home movie, comment va-t-il satisfaire la commande ?
Tournée. 2010. 1h51. Producteur de télévision à succès, Joachim avait tout plaqué, enfants, amis, ennemis, amours et remords pour repartir à zéro en Amérique à l'aube de ses quarante ans. Il revient avec une tournée de strip-teaseuses "New Burlesque" à qui il fait fantasmer la France… Paris ! De port en port, l'humour des numéros et les rondeurs des filles enthousiasment les hommes comme les femmes. Et malgré les hôtels impersonnels, leurs musiques d'ascenseur et le manque d'argent, les showgirls inventent un monde extravagant de fantaisie, de chaleur et de fêtes. Mais leur rêve d'achever la tournée en apothéose à Paris se brise en éclats : la trahison d'un vieil "ami" fait perdre à Joachim la salle qui leur était promise. Un bref aller et retour dans la capitale s'impose, qui recouvre violemment les plaies du passé…
Malus. 2003. 0h18. Post-scriptum au Stade de Wimbledon, réalisé pour l'édition DVD. Enquête sur la genèse du film, en compagnie de l'écrivain Daniele del Giudice, auteur du roman.
Joann Sfar (Dessins). 2010. 0h43. Joann Sfar dessine. Partout, tout le temps. Il observe le monde qui l'entoure, depuis les modèles des Beaux-Arts jusqu'aux poissons colorés du marché de Rungis. Il s'inspire de personnages tant réel qet fictifs, se les approprie et les intègre dans des récits singuliers et poétiques, parfois drôles, souvent incroyablement justes. L'acompaganant dans sa démarche, Mathieu Amalric nous offre une plongée au coeur du processus créatif et de l'imaginaire d'un dessinateur hors normes, à la fois exubérant et compulsif.
"L'atelier de ma tête" AU KINO présenté par Hippolyte Girardot
Mon père, aujourd'hui à la retraite, exerçait le métier d'architecte. Plusieurs fois, quand j'étais étudiant à l'Ecole des Arts Décoratifs, il m'avait demandé de travailler dans son agence sur différents projets. Bien que l'enseignement dans mon école alors était assez pointu et original, je me suis rendu compte avec les années que ce à quoi je me référençais le plus, tant dans ma pensée que dans mes choix et mes actes artistiques, était ce que j'avais entendu, vu, observé dans l'atelier de mon père. Sans oublier l'impact qu'avaient sur moi les conversations de ses associés, leurs observations in situ sur les chantiers, les détails pointés du doigt sur tel tableau de Paul Klee, l'écoute d'un jazz déstructuré, les réflexions inspirés des sociologues de l'époque, etc...Toutes ces entrées périphériques accédaient au projet du moment. Et on avait pu connaître ces sources, on aurait vu le bâtiment différemment.
L'idée de « L'Atelier de ma Tête » vient de ces souvenirs. J'ai l'impression d'avoir appris davantage dans ces promenades, dans ces sauts surprenants entre la technique et le poétique, l'empirique et l'analytique, que dans les enseignements didactiques reçus à l' Ecole. Plusieurs fois, en croisant des réalisateurs, j'aurais voulu leur demander comment « c'était fait » telle ou telle séquence. Moins d'un point de vue technique que d'un point de vue pragmatique. Comment était l'actrice ? Avez vous choisi le costume ensemble ? La scène a t elle été improvisée en partie, à quel endroit ? Pourquoi avoir choisi telle prise ? Quel est votre choix à ce moment sur le personnage ? Ce que nous voyons est il un écho d'ne autre scène vue des années avant ? Laquelle ? Pourquoi ? Etc.. J'avais l'impression que nous pourrions en tirer un double bénéfice. Moi en satisfaisant une curiosité qui m'obligerait alors à réfléchir à ce qu'était la mise en scène; et mon interlocuteur en découvrant éventuellement des aspects de son travail.
En effet, quand « Primavera » m'a invité l'année dernière, je me suis aperçu que j'aurais plusieurs fois préféré répondre aux questions en montrant des morceaux de films, de rushes, d'essais, en lisant un texte qui m'avait inspiré, en exposant des croquis, des dessins, en faisant écouter des musiques qu'on entend pas dans le film mais qui baignaient le tournage, plutôt qu'en essayant de traduire mes sentiments en littérature plus ou moins inspirée. J'étais frustré et je m'en voulais de ne pas y avoir pensé avant. De là est venu cette idée de demander aux Grands Invités de Primavera de nous ouvrir pour un film ou plusieurs « L'Atelier de leur Tête ».
Je suis personnellement très heureux que ce soit Mathieu Amalric, auteur de ce « Tournée » splendide, vivant comme un poisson, chantant comme une poitrine de cantatrice, tendu et détendu comme une plante de la jungle, qui en soit le premier hôte.
Bonne chance et fraternité.
H.Girardot.
Avril 2011.










